• Cindy

Parcours d'une combattante - Karen Northshield (partie 2)


Il y a des dates qui restent gravées à tout jamais. Des événements qui marquent profondément notre âme et impactent notre vision du monde.

Le jour où notre plat pays a été secoué par plusieurs attentats-suicides est marqué d’une pierre noire.


Il suffit d'une seconde - partie 2

Lundi 21 mars 2016

5 h 30


Une nouvelle semaine débute pour Karen. Comme à son habitude, elle s’est levée tôt pour aller s’entraîner et profiter d’un moment de calme avant la journée chargée qui s’annonce.


Karen aime la rigueur et la discipline, qu’elle tient de ses parents. Elle se dit infatigable. Elle a besoin de ses séances de sport et de sentir son corps travailler.

Et elle est servie ! Ce lundi 21 mars, les cours s’enchaînent : aquagym à dix heures trente, Personal Training de midi à vingt heures, et une heure de yoga pour clôturer le programme.


Il faut dire qu’elle est heureuse, Karen. Elle a enfin trouvé sa voie professionnelle : instructrice de fitness, dans différentes disciplines, et coach personnelle.

Le contact avec les membres, la complicité qui s’installe au fil des séances la comblent de bonheur.


Ce jour-là, elle leur annonce qu’elle s’absente pour une semaine, car elle part rendre visite à sa grand-mère qui vit aux États-Unis. Même si elle se réjouit de la revoir, elle ressent un pincement au cœur à l’idée « d’abandonner » ses fidèles membres pour une semaine…


Épuisée après cette journée marathon, elle se sent satisfaite. Le sport est désormais sa vie.


Et elle adore ça.


(Photo par Patrick Thomée)

Mardi 22 mars 2016

7 h 45


Karen arrive tôt à l’aéroport. (Pas comme certaines… hem, hem…) Elle préfère prendre son temps avant de monter dans l’avion et ne pas avoir à courir entre le dépôt des bagages, les contrôles de sécurité et tout l’bazar !


Alors qu’elle fait la file au comptoir, elle se retrouve soudain projetée dans les airs. En un instant. Tel un pantin désarticulé. La première bombe des attentats de Bruxelles du 22 mars vient d’exploser, à quelques mètres d’elle.


(Photo par Fred Debrock)


Elle atterrit une dizaine de mètres plus loin, consciente, mais grièvement blessée. La scène d’horreur qui se déroule sous ses yeux, les sons et les odeurs qui lui parviennent semblent tout droit sortis d’un film catastrophe. Sauf que ce n’en est pas un.


Il suffit d’une seconde.


Il suffit d’une seconde pour que le monde s’effondre et que notre vie bascule à tout jamais. Une terrible seconde qui peut prendre bien des formes différentes. Un accident. Un décès. Pour Karen, elle prend la forme du souffle d’une explosion.


Elle est clouée au sol par ses blessures, incapable de bouger. Sa hanche, sa jambe et son ventre sont fortement touchés du côté gauche de son corps.


Karen se sent mourir, mais trouve en elle la force surhumaine de se hisser sur un chariot à bagages. Il lui est difficile de respirer, tant la fumée est épaisse. Au bout d’un moment, elle aperçoit la silhouette d’un homme et parvient à lui faire signe. Il l’emmène à l’extérieur, sur le trottoir.


Là, une dame reste à son chevet, tandis qu’elles attendent que quelqu’un les assiste. Les paroles et la présence de cette femme permettent à Karen de ne pas sombrer dans l’inconscience.

Chaque seconde est un supplice. Son corps agonisant semble en feu.


Pourquoi personne ne vient ? Pourquoi la laisse-t-on mourir sur ce trottoir ? Pourquoi le destin ne lui donne-t-il pas le droit de faire ses adieux, comme il se doit, à celles et ceux qu’elle aime… ?


Finalement, deux brancardiers la transportent vers une zone « de triage » (cet horrible terme me donne des frissons) où elle doit à nouveau patienter. Elle se rend compte que les scènes d’apocalypse auxquelles elle avait assisté à l’intérieur de l’aéroport se prolongent jusqu’ici. Les secouristes, démunis, ne savent où donner de la tête.


Un ambulancier s’approche et inspecte les nombreuses victimes afin de décider lesquelles doivent être transportées en priorité à l’hôpital. Karen y voit son dernier espoir. C’est maintenant, ou elle meurt. Dans un ultime instinct de survie, elle lui fait un signe de la main. L’ambulancier la voit, l’emmène. Et elle s’évanouit.


Dans l’ambulance, son cœur s’arrête de battre à plusieurs reprises. Mais son corps refuse de lâcher. Il veut se battre. Il est hors de question que la précieuse âme qu’il abrite parte de cette façon.


Karen arrive à l’hôpital et est plongée dans un coma artificiel.


(Photo par Sébastien Van Malleghem)


Les médecins annoncent rapidement à sa famille qu’ils sont désolés, mais que vu la gravité de son état, elle ne survivra pas. On lui donne zéro pour cent de chance de survie. On imagine difficilement cela, pas vrai, quand on la voit aujourd'hui ?

Zéro pour cent. 0%. Rien. Niks. Nothing.


Et pourtant. Son corps continue à refuser catégoriquement de la laisser partir. (Zéro pour cent ? Non mais ! Oh ! Ne savent-ils donc pas à qui ils ont affaire ?!)


Des mois où elle reste plongée dans le coma, elle garde des sensations étranges, le souvenir d’avoir entendu la voix de l’un de ses frères qui lui parlait et la rassurait, le sentiment d’avoir voulu lui répondre sans qu’aucun son ne parvienne à sortir.



Trois mois plus tard


Les médecins sortent Karen de son coma artificiel. Dès son réveil, ses souvenirs sont intacts. Elle se rappelle immédiatement et exactement ce qui lui est arrivé. Elle examine son corps meurtri, ses mains brûlées qui lui ont protégé le visage. Elle s’inquiète pour sa jambe. Elle soulève le drap pour constater qu’elle est toujours là, mais maintenue en place par un « fixateur externe », qu’elle gardera pendant plusieurs années.


Son frère lui annonce que sa revalidation va être longue et qu’elle va devoir faire preuve de courage : alors que Karen s’imagine rester deux, voire trois mois supplémentaires grand maximum à l’hôpital, il lui apprend que les médecins envisagent une revalidation de deux à trois ans.


Minimum.


C’est le choc… et le début d’un parcours innommable. Tu le sais, j’aime écrire. J’aime les mots. Mais là, je ne trouve aucun terme suffisamment puissant pour englober à la fois l’horreur, la souffrance et la détresse qu’elle a traversées.


Lorsqu’elle est enfin autorisée à se regarder dans un miroir, une inconnue lui fait face : une femme de trente-huit kilos, dont les muscles sont atrophiés et la chevelure abîmée par l’explosion. Karen se sent de plus en plus déconnectée du monde dans lequel elle a littéralement été projetée.


(Photo par Sébastien Van Malleghem)

Les cauchemars et les terroristes envahissent ses nuits. La dépression l’assomme.


Il est difficile (et sans doute pas nécessaire) de résumer ici toutes les atrocités par lesquelles passe Karen, tant elles sont nombreuses et inconcevables. Il est également difficile de respecter une chronologie exacte (oui, tu me connais, je suis un peu perfectionniste) parce que la plupart des événements s’imbriquent les uns dans les autres.


Je vais donc faire de mon mieux…


Son état physique et les détritus de bombe coincés dans son ventre et sa jambe la rendent particulièrement vulnérable, et elle développe rapidement un champignon mortel au départ des intestins. Pour la seconde fois, le pronostic vital est engagé et les médecins annoncent qu'elle ne survivra pas.


Et pourtant… (épisode deux…)


Karen résiste et se bat contre ce champignon qui lui mange tout l’estomac et la rate.


Elle vit avec un baxter comme fidèle compagnon qui lui administre jour et nuit des doses irréelles d’antibiotiques. Je ne comprenais pas, au début. Des antibiotiques, jours et nuits, pendant des années ?! Mais. Que. Comment.

Ils seront d’ailleurs responsables de nombreux problèmes de santé, mais elle ne peut pas arrêter de les prendre. En effet, elle développe régulièrement de nouvelles bactéries. De plus, le fixateur externe, cet impressionnant dispositif fixé aux os par des broches et qui soutient sa jambe, provoque plusieurs infections aux points d’insertion des broches.

Un cercle vicieux et infernal.


Et comme ça, de mois en années, d’opérations en revalidations (plus de soixante à ce jour), d’infections en surinfections, elle vit l'enfer. Elle subit des souffrances indescriptibles, qu’on préfère ne pas devoir imaginer. Elle est dépendante pour tout, même les besoins qui nous paraissent les plus basiques.



Deux ans et demi plus tard…


Un jour, Jean-Luc, le kiné de Karen, arrive dans sa chambre et lui annonce : « Karen, aujourd’hui, tu vas te lever. » Un souffle d’espoir l’envahit. Quoi ? Remarcher ? Revivre… ?


C’est un nouveau départ.


Tu t’en doutes, la revalidation est longue, mais un pas à la fois (au sens propre comme au figuré), un centimètre à la fois, elle se remet sur pied. Elle quitte enfin ce lit d’hôpital.


Elle travaille dur, remontée à bloc par ces nouvelles perspectives engendrées, soutenue par son entourage et le personnel médical qu’elle qualifie d’incroyable.


(Photo par Fred Debrock)

Elle reprend petit à petit sa vie en main. Après deux ans de prises continues d’antibiotiques, elle n’en peut plus et décide de se lancer dans des recherches. Elle découvre un traitement qui n’est plus utilisé dans les pays occidentaux, mais qui fait toujours ses preuves ailleurs dans le monde. Elle finit par convaincre (difficilement) les médecins d’essayer ce traitement.


Et il fonctionne. Elle peut enfin arrêter la prise continue d’antibiotiques. Quelques semaines plus tard, l’ossification de sa hanche réussit, et les médecins peuvent retirer le fixateur externe qu’elle supportait depuis tout ce temps.


Une nouvelle étape importante.

C’est qu’il l’empêchait de faire bien des choses, ce (foutu !) fixateur. La rééducation de sa jambe peut commencer, pour lui permettre de retrouver une certaine mobilité et flexion des articulations. Sa jambe gauche est dix centimètres plus courts que l’autre, ce que les médecins compensent à l’aide d’une chaussure spéciale. Elle gagne chaque jour en mobilité, se déplace de mieux en mieux à l’aide de ses béquilles.


(Photo par Geoffrey Meuli)



Fin 2019


C’est le grand jour. Après trois ans et demi, dont onze mois passés à l’hôpital, elle quitte le centre de revalidation. Finalement.


Elle retrouve un appartement, qu’elle doit adapter à ses handicaps. Elle commence à livrer des témoignages pour raconter son histoire. Elle retourne à la « vie » …



Mais alors que le plus dur semble derrière elle, un autre défi de taille l’attend : trouver ses marques. Trouver ses marques dans cette nouvelle vie qui est désormais la sienne. Je me risque ici dans une comparaison peut-être douteuse, mais l’image qui me vient est celle d’une prisonnière qui a du mal à retrouver ses repères, une fois « dehors ».

Et quoi de plus normal… ?


Elle plonge dans plusieurs épisodes de dépression post-traumatique. C’est l’onde de choc. Les répliques après le tremblement de terre, qui peuvent être tout aussi dévastatrices.

Elle se fait aider et s’entoure de professionnels.


(Photo par Geoffrey Meuli)


Aujourd’hui, elle apprend à apprivoiser ses traumas et continue à aller de l’avant. Ce n’est évidemment pas facile tous les jours, et le chemin est encore long. Des opérations sont encore planifiées. Elle souffre de nombreux traumatismes lourds, pour la plupart invisibles : acouphènes, perte auditive importante, troubles intestinaux, gynécologiques, esthétiques, psychologiques, digestifs, fonctionnels et orthopédiques (la liste est encore longue) qui rendent ses nombreux combats quotidiens toujours bien présents.


Karen est une battante. Une gladiatrice des temps modernes, qui avance à force de courage et de caractère. Et je lui souhaite de trouver à nouveau le bonheur qu’elle mérite.


N’oublie jamais… Beaucoup de choses peuvent arriver en quelques secondes. Et il suffit parfois de prendre ces quelques secondes pour apporter une petite attention aux gens que l’on aime…


(Photo par Patrick Thomée)



On se retrouve très vite…


C.



Karen a récemment publié un livre, dans lequel elle raconte son histoire, sous forme d’abécédaire : « Dans le souffle de la bombe », aux éditions Kennes. Si tu souhaites découvrir son parcours un peu plus en détail, si tu souhaites la soutenir dans son parcours et dans ses nouveaux projets, n’hésite pas à te procurer ce témoignage très poignant.

(Toutes les photos utilisées dans cette chronique sont des photos de son livre.)


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