• Cindy

Sam dit rien

(NDLR : J'ai rédigé cette nouvelle en 2011, dans le cadre d'un concours dont le thème était "ça déménage". Elle est largement autobiographique, inspirée de l'année que j'ai vécue aux Etats-Unis (année scolaire 1991 - 1992). Nous étions partis avec ma famille, pour le boulot de mon père. A cette époque, on communiquait principalement par téléphone ou par courrier postal, nous n'avions pas les outils hyper-connectés qui existent aujourd'hui !)



Un an.


C’est long, un an. C’est une éternité, vu que j’n’en ai moi-même que quatorze et que j’ignore :

1) Si j’ai les moindres chances de séduire Boris (sans doute plus que d’gagner au Lotto, mais mon mètre soixante, mes longs cheveux bruns, mes yeux de la même couleur - pourquoi n’ai-je pas hérité des yeux bleus paternels ? - et ma poitrine « à la limande » feront-ils l’affaire ?).

2) Qui choisir comme meilleure amie cette année : Carole ou Anneline ? (Cette traîtresse semble avoir des vues sur Boris, ce qui réglerait la question.)

3) C’que j’vais mettre pour la soirée de fin d’année prévue dans une semaine !

Laissez-moi vous dire : ça craint…

Chatham – New Jersey – USA.


Voici la destination qui m’attend, d’ici un gros mois. C’est où d’abord, le New Jersey ? Il paraît que c’est juste en dessous de New York. Alors pourquoi pas New York quoi, merde ! Ou la Californie ? Ça, au moins, ça en jette auprès des potes et potines ! Imaginez-moi, essayant d’éveiller un soupçon de jalousie à l’égard de ce terrible chamboulement dans ma vie, par un enthousiasme ô combien feint :

- Eh, les gars, on part un an aux Etats-Unis pour le boulot de mon père, à Chatham, dans le New Jersey !

- Euh… ouais, super… C’est où c’bled paumé ?


Avouez que ça craint.


- Eh, les gars, on part un an aux Etats-Unis pour le boulot de mon père, à Los Angeles, en Californie !

- Quoi ?

- Tu rigoles ?

- Oh, trop la chance !

Malheureusement, c’est bien à Chatham que vont s’écouler ces douze longs mois, loin de tout.

- Ecoute, ma chérie, le collègue de papa habite là, c’est sûrement très bien !

Sûrement, oui. Sauf qu’on n’en a jamais entendu parler, ni moi, ni Léa, la première de classe ! M’enfin bon, c’est la vie. J’vais débarquer dans un patelin inconnu, ignorant tout des djeun’s de là-bas ! Comment pourrais-je ne serait-ce qu’envisager de m’intégrer dans un quelconque groupe, autre que celui des loosers, si j’suis pas au courant de ce que kiffent les jeunes de l’autre côté de l’océan ? C’est mission impossible ! J’ai quatorze ans, et on me demande l’irréalisable ! C’est trop injuste ! J’vous jure, les parents, ça craint !

***

Une malle. C’est rien, une malle. C’est ridicule, quand on a trois penderies et huit tiroirs à vider !

- Euh… Ma chérie ? Tu es censée faire un tri, tu te souviens… ?

Ma mère a légèrement paniqué en voyant les piles qui s’entassaient dans ma chambre.

Un tri ? Comment ça, un tri ? J’emporte ma chambre. Fin de la discussion !

Seulement voilà, c'était pas la fin de la discussion.

- Une malle, un point c’est tout.

Evidemment, si le paternel s’en mêle…

D’accord, une malle. Et donc, on attend de moi que j’trie mes affaires hypra perso ? Que je sélectionne les fringues qui feront sensation ? Les livres dont j’pourrai pas m’passer ? Les photos qui me sont trop indispensables (au secours, j’en nai pas de Boris !) ? Eh, oh, j’m’appelle pas Wonder Woman, moi ! J’m’appelle Nora (un point c’est tout !).

Après avoir ruminé cinquante-deux minutes, sans résultat, on finit par se résigner. Une malle, devant contenir un an de vie, ça craint. Alors, on fouille, on farfouille, on fouine, on retourne ses tiroirs, on sélectionne, on emballe, on étiquette, on compresse, on trébuche sur ses fringues, on les éjecte plus loin (avant de se rendre compte que c’était la pile « j’emporte »), on pousse quelques gueulantes, on pleure, on rechigne, on se fâche…

- J’avais dit que j’voulais pas partir aux Etats-Unis !

- Je t’assure, Nora, on n’aurait pas pris cette décision sans ton accord ! Tu avais dit oui.

- Evidemment, si vous m’avez posé la question pendant que je dormais et que j’ai parlé dans mon sommeil, c’est un peu facile !

… on classe, on choisit, on perd des heures à revisionner les cinq cent trente-huit photos accumulées au cours de sa vie (et on pleure un peu plus), on empile, on désempile, on rempile, on compresse, on râle, on crache, on s’agite…

- JAMAIS TOUT N’TIENDRA DANS CETTE SALETE DE MALLE !

… on sanglote, on se mouche, on s’arrache les cheveux, on accumule, on entasse, on shoote dans la malle (aieeeuuuu !!!), on compresse, on plie, on compresse, on crie, on compresse

- MAIS, PUTAIN, TU VAS TE FERMER, OUI !

… on s’appuie de tout son poids, on saute sur le couvercle, on s’assied dessus en effectuant des bonds saccadés et… CLIC… on s’écroule par terre, en sueur, les cheveux collés au visage, la joue plaquée contre la fraîcheur de l’objet, finalement clos, qui recèle désormais nos biens les plus précieux…

***

- Hep, taxi ! (Départ vers l’aéroport.)

- Suivant, s’il vous plaît ! (Dépôt des bagages.)

- Nous vous souhaitons un agréable vol ! (Embarquement immédiat vers mon nouveau destin.)

Gigantesque, l’avion. Boeing 747, dix sièges par rangée, écran intégré, jeux, musique, clips, séries et films à volonté, nourriture à n’en plus finir (est-ce bien normal de recevoir son petit déjeuner trois heures après le souper ?), hôtesses ringardissimes (rouge à lèvre, rouge ; ongles carrés, rouges ; chignon maintenu par un chouchou, rouge).

Seulement, quand on quitte ses potines, ses oncles, sa mamy, ses voisins, Boris, son équipe de basket (qui part favorite pour remporter la coupe de Brabant cette année), ses profs (même Mme Deroux) et son hamster nain Fifi, c’est surtout triste, un Boeing 747. Ça craint, même, un Boeing 747 quand on profite pas des mille et un gadgets mis à sa disposition et qu’on garde les yeux rivés sur la photo de Carole (mes doutes concernant Anneline et Boris s’étant révélés exacts), riant comme jamais (du moins, comme jamais, ce soir-là).

- Nora, on est presque arrivés.

J’avais fini par sombrer, les yeux alourdis par les larmes qui avaient envahi mes paupières déjà fatiguées. Il fait gris. Super. Il est pas censé faire beau aux Etats-Unis, début août ? (Même en Belgique - ok, quand on a beaucoup de chance - on a un peu de soleil à cette période !) En Californie, sans doute... Pfffff, j’vous jure…

Atterrissage, applaudissement du pilote par les passagers (ils en ont d’autres, des coutumes ridicules comme celle-là ? Est-ce que j’applaudis Mme Deroux après son cours de math ?), réception des bagages, accueil chaleureux de l’ami de papa, démarrage en trombe vers l’inconnu.

***

Une vie. Une nouvelle vie. C’est pas rien quand on a quatorze ans. Oui, oui, je sais, j’me répète. J’veux juste m’assurer que vous réalisiez l’impact psychologique qu’un tel chambardement laissera dans ma vie de femme !

Installation dans la nouvelle bicoque (j’dois bien l’admettre, elle est plutôt cool). Tout en bois. Rouge foncé. Mes parents m’ont laissé la plus grande chambre (il manquerait plus que ça !). Les malles sont arrivées quelques jours plus tard, à mon grand soulagement : j’vais enfin pouvoir aménager mon antre, sortir le grand jeu des fripes qui en jettent, recouvrir ces murs dénudés de posters de Roch Voisine (1/2 mur), Christian Slater (1 mur), Florent Pagny (1/4 de mur), les bébés phoques (1/2 mur), Johnny Depp & la bande de 21 Jump Street (2 murs !!!), le panneau réservé aux cartes postales de mes potines (1/4 de mur), Robert Sean Leonard (1/2 mur). Euh… Ça m’fait combien de murs tout ça ? Mme Deroux, help !

La réaction d’mes parents est allée du...

- Waw !

… au…

- Attention aux trous dans les murs, Nora ! On risque de perdre une partie de la garantie locative !

Eh, oh, on s’attend à quoi quand on entre dans le repère d’une ado branchée ?

***

Un jour. Une semaine. Un mois. Ainsi, le temps passe, plus vite que prévu. Et ainsi arrive septembre et sa rentrée des classes, moment redouté parmi tous les moments, fosse aux loups pour le malheureux qui dira « ah » au lieu de « oh » au mauvais moment, et qui en subira les conséquences pour le reste de sa triste scolarité.

Heureusement, j’ai dit ni « ah », ni « oh », j’ai juste rien dit du tout, vu que j’pigeais que dalle ! Que voulez-vous ? Quand on n’a eu qu’un an d’anglais à l’école, deux heures par semaine (c'est-à-dire qu’on sait à peine conjuguer to be et to have… et encore… lequel est être, lequel est avoir, mais après tout, quelle différence ?) et que tout c’qu’on sait dire est « Me be Belgium. », croyez-moi, ça craint, pour se faire des connaissances !

Par bonheur, on s’intègre, plus vite qu’espéré, grâce à ses fringues pas trop moches, son sens social, son besoin d’pas manger seule à la cafétéria, grâce aussi aux cours d’anglais spéciaux pour ceux qui débarquent, comme moi ! (J’me suis retrouvée avec deux Japonais qui avaient l’air de s’engueuler chaque fois qu’ils s’adressaient la parole - comme tous les Japonais d’ailleurs.) On finit par prendre les habitudes de son nouveau bahut, on observe, on se renseigne, on tâtonne. Et là, on s’aperçoit que rien, absolument rien de c’qu’on voit dans les séries américaines n’est inventé. Cliché, Sauvé par le gong ? Pas du tout ! Exagéré, Le prince de Bel-Air ? Que nenni ! Ringard, Quoi de neuf docteur ? Ah, vous croyez ?

Mesdames et Messieurs, laissez-moi vous révéler un scoop : tout est vrai. Tout. De la pompom girl enviée par toutes les meufs de l’école au groupe de nerds boutonneux, vêtus de pantalons trop courts, regroupés au fond de la cafétéria (sérieux, ça, ça craint vraiment !).

Clichés : le top sept selon Nora :


1) Les casiers dans les couloirs et le tralala qui va avec (petits mots glissés dedans, collés dessus, échange complice avec le voisin de casier canon ou, au contraire, niage de la grognasse qui vous a envoyé un smash en pleine tronche au cours de gym).


2) Le nouvel élève (bibi), penaud, arrivant en retard au cours parce qu’il s’est paumé, tenant son emploi du temps à la main, telle une bouée de sauvetage, et que personne veut comme voisin.


3) Les gradins surchargés lors des matchs de football, chacun arborant fièrement la veste de l’école, clamant haut et fort le nom de la vedette locale (merde, comment il s’appelait encore ?).


4) Le bal de fin d’année et ses horribles robes à froufrous (personne n’oserait sortir avec des tenues pareilles, à Bruxelles, sauf pour un bal costumé, et encore…).


5) L’élection du Roi et de la Reine de ce même bal (généralement celle qui porte le plus de froufrous !).


6) La remise des diplômes des dernières années (coiffés du stupide chapeau et de la cape assortie).


7) Les fêtes débauchatoires (non, non, ce mot n’existe pas, mais il devrait !) qu’organisent les lycéens une fois leurs vieux sortis de la piaule.

J’ai assisté de mes propres yeux au moindre de ces clichés ! Et vous savez quoi ? On s’y fait… On prend goût à certains, on rigole intérieurement d’autres (souvenez-vous du « ah » au lieu du « oh », moi, j’prends pas de risques !).

***

Octobre : Halloween.

Novembre : Thanksgiving.

Décembre : vente de truffes pour Noël.

Janvier : Nouvel An.

Les mois filent et défilent. J’m’éclate avec ma nouvelle bande de potines. Finalement, elles sont pas bien différentes de nous. Je respire à nouveau. Mes parents aussi. J’ai entendu ma mère, l’autre soir.

- Elle a l’air bien ! Je suis tellement contente qu’elle se plaise ici !

Car c’est vrai. J’me plais ici. C’est cool, Chatham. Ok, c’est pas Manhattan, mais bordel, au moins, on n’a pas de détecteurs de métaux à l’entrée de l’école !

Ceci dit, j’déroge pas à mon rituel quotidien. J’attends le facteur, tous les jours, à 16h30 précises. Disons plutôt, je guette, j’épie, je tends l’oreille, je scrute, je perds patience et m’inquiète s’il a trente secondes de retard. (On n’est quand même pas dimanche ? Il fait grève ou quoi aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’il fout ce con ?) Ensuite, je l’assaille. Combien de lettres aujourd’hui ? (Déception s’il y en a moins de deux.) Mon lien, si précieux, avec mon monde d’avant. Il me manque. Pas facile de lire que leur vie continue, même sans moi… Qu’ils s’amusent, qu’ils font la fête, qu’ils chahutent aux cours, qu’elles gagnent les matchs de basket (c’est encore moi la capitaine que j’sache !), qu’ils continuent la boustifaille du mercredi midi, les samedis soldes, les films à l’eau de rose du dimanche soir… sans moi…

J’ai quand même bien le droit de leur en vouloir ! Non ? Un peu ? Peut-être pas, au fond…

***

Février : fête costumée.

Mars : vente de biscuits.

Avril : Pâques.

Mai : journée car-wash.

Juin : bal de fin d’année. De fin d’année ?? Pas possible !!!!

Un an. C’est court, un an. C’est une bagatelle, quand on en a soi-même déjà quinze, que les jours se remplissent et qu’on n’a pas eu le temps de tout voir, de tout faire, de tout dire ! Et pourtant, me revoilà, dans mon Boeing 747. En sens inverse. C’est bizarre, la vie. Entre la tristesse qui m’assaille quand j’pense à ce chez-moi d’un an, les rencontres insoupçonnées que j’laisse derrière et l’impatience de retrouver tout c’qui m’a manqué pendant douze longs mois, j’sais plus où j’en suis ! Tiraillée dans tous les sens !! Ça craint !!

Bilan.

J’ai loupé : notre victoire en championnat de Brabant (coup dur au moral), l’amourette entre Boris et Anneline, qui a duré trois mois, avant qu’il la largue pour Kim, la blonde canon (bien fait pour elle, tiens !), le concert des Take That au stade du Heyzel (et voilà, adieu mes chances de séduire Mark Owen !), la naissance d’Eva, ma cousine (au moins, elle aura pas pratiqué ses premiers vomis sur moi), la teinture ratée de Carole (elle a promis de me montrer des photos).

Je regretterai : les macaronis & cheese (imbattables), le prof d’histoire, Mr Sharun, qui montait sur le bureau (comme Mr Keating dans Le cercle des poètes disparus), les cookies géants de la cafétéria (trop bons), le doute qui subsistera à jamais : le beau Ed (ciao Boris !) allait-il réellement m’inviter à danser avant d’être devancé par le nettement moins séduisant Rob ? (Pourquoi n’ai-je pas dit non ? POURQUOI ??) Et surtout, surtout, la splendide maison en bois rouge avec son panier de basket…

***

Il paraît que c’est ça la vie : des départs, des rencontres, des séparations, des découvertes, des joies, des peines… En tout cas, j’vais vous dire, moi, une chose est sûre : ça craint, la vie d’ado…


… quoique…


J’sais bien que j’ai râlé lorsqu’on a débarqué devant notre nouvelle baraque, pesté durant toute la visite de la White House, crié à l’annonce du périple dans les parcs nationaux, tapé des pieds à l’entrée du Met. Mais en fin de compte, vous savez quoi ? (Ce message s’autodétruira dans une minute !) C’était trop bien… Ça me manque…


Y a juste un point que j’dois encore éclaircir avec mes vieux : à force qu’on me demande : « Alors, c’était comment le pays de l’Oncle Sam ? », j’me dis qu’on a quand même loupé le coche là ! THE place to be !


Ça craint solide !


Eh, oh, merde, à la fin, les gars, c’est qui ce Sam ???



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